Ma fille reste figée en haut du toboggan, les mains crispées sur la rambarde, le regard qui cherche le mien avant chaque geste. Ce blocage n’est pas un hasard : il vient tout droit de mes propres mots, ceux que je répétais en boucle sans même m’en rendre compte. « « Fais attention » : quatre syllabes lâchées machinalement à chaque virage, chaque marche, chaque descente. » J’étais persuadée de bien faire, de la protéger. Jusqu’au jour où une psychomotricienne, croisée par hasard au détour d’une aire de jeux, m’a fait remarquer quelque chose qui a tout changé dans ma façon de parler à mon enfant. En cette rentrée où les squares se remplissent à nouveau après les vacances, ce petit ajustement de vocabulaire mérite d’être partagé, tant il concerne sans doute bien plus de parents que je ne l’imaginais.
- Le « fais attention » répété sans précision agit comme une alarme floue qui paralyse l'enfant au lieu de le protéger.
- Une psychomotricienne explique que ce manque d'information concrète empêche l'enfant d'apprendre à évaluer lui-même les risques.
- Remplacer cette formule par des consignes précises (« attends que ton copain descende », « garde les deux mains sur les côtés ») aide l'enfant à gagner en autonomie et en confiance.
« Fais attention » : cette phrase que je répétais sans même y penser
Je ne compte plus les fois où cette formule est sortie de ma bouche, presque en réflexe, dès que ma fille grimpait sur une structure de jeu. Au toboggan, à la balançoire, sur le grand pont de cordes du parc du quartier, c’était toujours la même petite phrase qui s’échappait, comme un tic de langage plus qu’une véritable consigne. Je pensais faire mon travail de mère : veiller, prévenir, anticiper le danger. En réalité, je ne réfléchissais plus au sens de mes mots. « Fais attention » était devenu un bruit de fond, une sorte de rituel automatique que je déclenchais sans même observer ce qui se passait vraiment devant moi. Avec le recul, je réalise que cette phrase ne disait rien de précis : ni à quoi il fallait faire attention, ni comment, ni pourquoi. Elle sonnait comme une alerte générale, floue, presque anxiogène, lancée à tout bout de champ dès qu’un risque même minime pointait le bout du nez.
Dans la tête de ma fille, mon avertissement se transformait en alarme paralysante
C’est cette psychomotricienne, en observant ma fille hésiter en haut du toboggan pendant que je répétais mon habituel « fais attention », qui a mis le doigt sur ce que je ne voyais pas. Selon elle, cette formule vague provoque une anxiété paralysante et empêche l’enfant d’apprendre à évaluer concrètement la sécurité de son environnement. En d’autres termes, en lançant un avertissement sans contenu précis, je ne donnais aucune information utile à ma fille sur ce qu’elle devait réellement surveiller. Son cerveau, incapable de traduire cette alerte en action concrète, la recevait comme un signal de danger diffus, presque permanent. Résultat : au lieu de développer sa propre capacité à juger si elle était en équilibre, si la marche était haute, si un autre enfant arrivait trop vite derrière elle, elle restait suspendue dans l’incertitude, tétanisée par une inquiétude qu’elle ne savait pas nommer. Mon intention était de la protéger, mais dans sa tête d’enfant, mon avertissement se transformait en une sorte d’alarme intérieure sans bouton d’arrêt, qui l’empêchait d’avancer.
J’ai remplacé le flou par des mots précis, et tout a changé sur le toboggan
À partir de cet échange, j’ai décidé de bannir le fameux « fais attention » et de le remplacer par des indications concrètes, adaptées à chaque situation. Sur le toboggan, je lui disais désormais : « attends que ton copain descende avant de te lancer » ou « garde bien les deux mains sur les côtés pour ne pas basculer ». Sur la balançoire, je précisais : « regarde bien avant de passer derrière, il y a du mouvement ». Ces phrases, beaucoup plus simples qu’elles n’y paraissent, donnaient enfin à ma fille une information exploitable, quelque chose qu’elle pouvait comprendre, visualiser et utiliser pour agir. Petit à petit, j’ai vu son comportement évoluer : elle observait la situation, jaugeait la distance avec l’autre enfant, ajustait sa vitesse. Elle apprenait à évaluer elle-même le risque, au lieu de dépendre d’un mot creux censé la protéger. Le changement n’a pas été instantané, mais en quelques semaines, ses hésitations en haut des structures de jeu se sont nettement atténuées, et elle a gagné en confiance sans que je doive multiplier les mises en garde.
Ce petit détour par le langage m’a appris quelque chose de bien plus large que la simple gestion d’un toboggan : les mots que l’on choisit façonnent la manière dont un enfant perçoit le monde et sa propre capacité à s’y déplacer en sécurité. Un avertissement vague ne protège pas, il inquiète. Une consigne précise, elle, construit peu à peu l’autonomie et le jugement. Alors, la prochaine fois qu’un « fais attention » me viendra spontanément aux lèvres au parc, je crois que je prendrai deux secondes de plus pour me demander ce que je veux vraiment dire, et surtout, ce que mon enfant, elle, a besoin d’entendre.

