Une partie de Monopoly dure en moyenne entre une heure et demie et deux heures, le temps pour un empire immobilier de s’effondrer ou de prospérer autour de la table du salon. Depuis près d’un siècle, ce jeu accompagne les dimanches pluvieux et les vacances en famille, avec toujours la même règle implacable : il n’y a qu’un seul gagnant, et tous les autres finissent ruinés. Alors, quand un parent voit son enfant serrer les dents devant ses derniers billets, la tentation est grande de tricher un peu, de glisser discrètement une carte “Chance” favorable ou de refuser d’acheter la rue Lecourbe pour lui laisser le champ libre. Un geste tendre, presque instinctif. Et pourtant, cette petite entorse aux règles pourrait bien priver l’enfant de quelque chose d’essentiel, sans que personne ne s’en aperçoive.
- Laisser systématiquement gagner son enfant lui fait croire que le succès s'obtient sans effort et que les adultes plieront toujours pour lui éviter l'inconfort.
- Perdre dans un cadre familial rassurant permet au cerveau de l'enfant d'apprendre à réguler sa frustration et à encaisser les futures difficultés.
- Jouer honnêtement, sans faire gagner systématiquement l'enfant, associé à des mots rassurants après la défaite, transforme la déception en expérience constructive.
Le mensonge doré de la victoire imméritée
Laisser gagner son enfant part toujours d’une bonne intention : lui épargner des larmes, préserver la soirée, le voir sourire une fois de plus. Mais cette victoire fabriquée raconte à l’enfant une histoire qui ne colle pas à la réalité du monde. Il grandit avec l’idée que le succès arrive facilement, sans effort ni obstacle, et surtout que les adultes autour de lui plieront toujours pour lui éviter l’inconfort. Le problème, c’est que la cour de récréation, elle, ne triche pas. Le jour où il perd à la marelle, rate une interrogation ou n’est pas choisi pour l’équipe de foot, le choc est d’autant plus brutal qu’il n’a jamais eu à l’apprivoiser en terrain sûr, chez lui, avec des parents bienveillants pour l’accompagner.
La défaite, ce carburant secret du cerveau qui apprend à encaisser
Voici ce que beaucoup de parents ignorent : expérimenter la défaite lors des parties en famille permet au jeune cerveau de réguler doucement sa frustration. Perdre un petit pion en plastique sur un plateau de jeu, dans un cadre rassurant, entouré des personnes qui l’aiment le plus au monde, c’est justement l’entraînement idéal. L’enfant ressent la déception, parfois la colère, mais il apprend aussi à la traverser sans que rien de grave n’arrive derrière. Ce sont ces petites doses répétées de désagrément maîtrisé qui, avec le temps, construisent sa capacité à encaisser les vrais coups durs de la vie. En le privant systématiquement de cette expérience, on ne le protège pas : on retarde simplement l’apprentissage, et on le rend plus vulnérable le jour où la défaite finira, elle, par le rattraper.
Perdre en famille, un cadeau plus précieux qu’une victoire truquée
Avec l’automne qui s’installe et les soirées jeux qui reprennent leurs droits dans les foyers, c’est le bon moment pour changer sa façon de jouer. Laisser son enfant perdre de temps en temps, ce n’est pas de la cruauté déguisée, c’est au contraire une marque de confiance : celle de croire qu’il est capable de gérer sa déception et d’en ressortir grandi. Il ne s’agit évidemment pas de l’écraser à chaque partie ni de savourer sa défaite, mais simplement de jouer honnêtement, sans filet permanent. Un mot rassurant après coup, un câlin si les larmes montent, une phrase du type “la prochaine fois, tu auras peut-être plus de chance”, suffisent largement à transformer une déception en souvenir constructif plutôt qu’en blessure secrète.
Ce qu’il faut retenir
Laisser son enfant perdre parfois n’est pas une cruauté, c’est un acte d’amour qui prépare l’avenir. La prochaine fois que la rue de la Paix lui échappe ou qu’il finit la partie sans un seul billet, rappelez-vous que cette petite défaite du dimanche soir travaille discrètement pour lui, bien plus efficacement qu’une victoire offerte sur un plateau.
Alors, la prochaine fois que le dé tombe mal pour votre enfant, laisserez-vous la partie suivre son cours, en toute confiance ?

