Avis aux futurs parents persuadés d’avoir déniché la perle rare : avant de graver ce prénom sur un joli faire-part, un petit détour par les statistiques de l’Insee peut éviter quelques désillusions. Je pensais sincèrement avoir trouvé un prénom confidentiel, presque secret, une trouvaille poétique glanée entre deux lectures et un souvenir de vacances. Et puis il y a eu ce sourire, celui de la sage-femme, poli, un peu amusé, que je n’avais pas su décoder sur le moment. Il a fallu attendre la publication du dernier classement des prénoms pour comprendre que ma pépite n’en était pas tout à fait une, et que nous étions, sans le savoir, plusieurs milliers à avoir eu exactement la même idée lumineuse.
Ce matin-là, j’ai prononcé Alba avec la certitude d’avoir trouvé une pépite unique
Je revois la scène avec une précision presque gênante. La chambre de maternité, la lumière un peu jaune, ma fille emmaillotée contre moi, et cette annonce que je répétais dans ma tête depuis des semaines. Alba. Un prénom court, doux, lumineux, qui signifie « aube » ou « aurore » en latin comme en espagnol. Je l’avais choisi pour sa poésie, pour cette idée du lever du jour qui collait si bien à l’arrivée d’un enfant. Et surtout, j’en étais convaincue, parce qu’il était rare. Personne autour de moi ne connaissait de petite Alba. Dans mon esprit, je venais d’offrir à ma fille un prénom singulier, à mi-chemin entre la Méditerranée et la littérature, un prénom qu’elle n’aurait jamais à partager avec trois camarades de maternelle. J’ai donc annoncé la nouvelle avec cette petite fierté un peu bête des parents qui pensent avoir déjoué les modes.
Le sourire énigmatique de la sage-femme prenait soudain tout son sens
La sage-femme avait souri. Un sourire bienveillant, mais un sourire de quelqu’un qui sait. À l’époque, j’avais mis cela sur le compte de l’attendrissement professionnel. Et puis le nouveau classement de l’Insee est tombé, et j’ai compris. Alba figure désormais dans le top 5 des prénoms féminins, avec environ 2 660 naissances en 2024, ce qui le place à la 4e position sur 6 779 prénoms féminins recensés cette année-là. Autrement dit, pendant que je me félicitais d’avoir déniché une rareté, plusieurs milliers d’autres parents faisaient exactement le même choix, avec sans doute les mêmes arguments et la même petite fierté. Le plus vertigineux, c’est la vitesse de cette ascension : encore au-delà de la 30e place en 2019, Alba a gagné plus de vingt places en six ans, l’une des progressions les plus rapides jamais observées côté prénoms féminins. La sage-femme, elle, voyait probablement défiler des Alba à longueur de semaine. Mon effet de surprise était, disons, tout relatif.
Derrière la vague Alba, une vraie histoire de sonorités et d’époque
En creusant un peu, on comprend vite que ce succès n’a rien d’un hasard. Alba coche toutes les cases de ce que les jeunes parents plébiscitent en ce moment : un prénom court, lumineux, à consonance méditerranéenne, facile à écrire et à prononcer dans à peu près toutes les langues européennes. Dans le haut du classement, six prénoms sur huit tiennent en quatre ou cinq lettres, et plusieurs d’entre eux, comme Adam, Alma, Alba ou Maël, traversent sans effort les frontières culturelles, géographiques et religieuses. On y retrouve aussi cet attrait pour les prénoms inspirés de la nature, aux côtés d’Ambre ou de Jade, une tendance de fond qui semble refléter une sensibilité plus large chez les jeunes parents. Ajoutez à cela la popularité des voyages en Espagne et en Italie, une sonorité en -a perçue comme positive, et vous obtenez le portrait-robot du prénom idéal de cette génération. Ce que confirment les chiffres : l’âge médian des petites Alba est de 5 ans, et environ 8 682 filles portent aujourd’hui ce prénom en France. Autrement dit, une vraie vague, née presque de nulle part il y a une poignée d’années.
Ce que cette petite mésaventure m’a appris sur les prénoms qu’on croit choisir seuls
Au fond, ma déconvenue n’en est pas vraiment une. Ma fille porte toujours un prénom que je trouve beau, qui a du sens, et dont la sonorité me plaît autant qu’au premier jour. Ce que j’ai perdu, c’est simplement l’illusion de l’avoir choisi seule. On croit piocher dans un catalogue intime, guidé par ses souvenirs, ses lectures, ses voyages ; on découvre après coup qu’on a été traversé, comme tout le monde, par un air du temps. Les prénoms courts et lumineux, l’influence méditerranéenne, l’envie d’universalité : autant de courants que l’on ne perçoit pas quand on est le nez dans son propre projet parental, et qui apparaissent en pleine lumière une fois le classement publié. Alors, à celles et ceux qui hésitent encore, une seule suggestion : choisissez le prénom que vous aimez, vraiment, et acceptez d’avance qu’il puisse être partagé. Et vous, avez-vous déjà découvert, après coup, que votre pépite figurait en réalité en très bonne place du palmarès ?
